OPINION. « Géopolitique, fragmentation du monde et marchés financiers : vers un nouveau paradigme d’investissement »
latribune.fr

Mike O Sullivan
DR
latribune.fr

Mike O Sullivan
DR
Par Mike O’Sullivan, Chef économiste de Moonfare
Pour l’Europe, cet épisode s’ajoute à une succession de pressions, dans un contexte d’affaiblissement stratégique orchestré par la Russie et de pratiques de concurrence déloyale de la Chine. L’Europe se retrouve sous tension. En tant que citoyens, nous sommes préoccupés. En tant qu’investisseurs, nous devons surtout nous demander comment adapter les portefeuilles à une géopolitique plus instable. Depuis le début de l’année, l’actualité a déjà été marquée par une incursion au Venezuela (avec des implications potentielles sur l’énergie) et par une convocation à caractère politique visant le président de la Réserve fédérale américaine.
Pendant l’ère de la mondialisation, la géopolitique a rarement eu un impact durable sur les prix des actifs, notamment parce que l’assouplissement quantitatif a longtemps amorti les chocs. Les actifs privés ont, eux aussi, été relativement protégés. Cette situation a commencé à évoluer dès la première présidence Trump, puis sous l’administration Biden, avec une séparation progressive des capitaux américains et chinois.
Aujourd’hui, l’environnement économique et financier s’est nettement fragilisé. Les relations commerciales se tendent, les chaînes d’approvisionnement se réorganisent, et la dimension géopolitique influence de plus en plus les décisions d’investissement. Aux États-Unis, la dette publique représente désormais près de 110% du PIB, et le Congressional Budget Office anticipe qu’elle pourrait dépasser 125% dans les années à venir, ce qui renforce la vulnérabilité du système. À cela s’ajoutent des niveaux d’inflation persistants, le pouvoir d’achat étant devenu un enjeu politique majeur outre-Atlantique.
La hausse récente des rendements obligataires au Japon et aux États-Unis illustre ce changement de régime : le taux de l’emprunt américain à 10 ans a par exemple évolué autour de 4,33% récemment. Dans ce contexte, les marchés pourraient être plus sensibles qu’auparavant aux chocs géopolitiques.
Face à ce contexte, il est utile d’évaluer les risques géopolitiques via leurs effets macroéconomiques directs et indirects, mais aussi par leur impact potentiel sur certaines classes d’actifs. Plusieurs approches peuvent être envisagées.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

La première consiste à cibler des secteurs directement liés à ces tensions, comme la défense, la cybersécurité ou les entreprises exposées aux métaux stratégiques. Ces opportunités existent aussi bien sur les marchés cotés que dans le non coté, en particulier en capital-risque. Certains acteurs du secteur de la défense sont déjà présents dans l’univers venture, à l’image de sociétés telles que Helsing, Harmattan ou encore Karmen Technologies. En Europe, le réarmement en cours pourrait largement passer par des financements privés, avec des effets d’entraînement sur d’autres segments, notamment les infrastructures.
Un deuxième levier consiste à adopter une perspective de long terme sur les devises et les marchés obligataires. La Turquie illustre comment l’affaiblissement d’institutions clés peut dégrader la monnaie et les obligations. Une partie des investisseurs s’interroge sur des dynamiques comparables aux États-Unis, alors même que le dollar reste proche de ses plus hauts niveaux de long terme et a récemment franchi le seuil de 1,20 face à l’euro. À l’inverse, certaines devises, comme le franc suisse, tendent à jouer un rôle de valeur refuge en période d’incertitude géopolitique.
La place centrale des États-Unis dans les marchés financiers, les actions américaines représentant plus de 65% de certains indices actions, ainsi que le rôle du dollar comme monnaie de réserve, rendent certaines couvertures particulièrement pertinentes. Couvrir l’exposition au dollar et réduire la part d’actions américaines les plus chères figurent ainsi parmi les ajustements possibles, dans l’hypothèse où les États-Unis deviendraient un partenaire commercial et diplomatique moins attractif.
Enfin, au sein d’un portefeuille majoritairement exposé aux actifs américains, substituer une partie des actions très internationalisées à du capital-investissement mid-market, généralement plus centré sur les marchés domestiques, peut permettre de conserver une exposition au cycle économique tout en limitant certains risques géopolitiques. D’autant plus que, selon les segments, les entreprises non cotées apparaissent aujourd’hui à des valorisations sensiblement inférieures à celles des marchés publics, avec des opérations mid-sized de buyout réalisées à des niveaux proches d’une décote de 40% par rapport aux comparables cotés.
latribune.fr